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Même si Tacite n'était pas totalement inconnu à l'époque médiévale, la publication à Venise de l'édition princeps de ses œuvres vers 1470 puis, en 1515, la première édition des Annales avec les six premiers livres qui venaient d'être retrouvés, marquèrent le début d'un véritable engouement pour l'historien romain, sa manière d'écrire l'histoire et, plus largement, ses enseignements. Dans toute l'Europe se multiplièrent les éditions de son œuvre, les traductions, puis les commentaires critiques et les traités politiques qui, sous des formes diverses, prétendaient s'inspirer des leçons de Tacite, donnant naissance à ce que l'on devait nommer le « tacitisme ». Or, si parmi les personnages qui jouèrent un rôle éminent dans la diffusion et l'utilisation des œuvres de Tacite et en particulier des Annales, se distinguent aussi bien le Français Muret ou le Flamand Juste Lipse (éditeur de l'œuvre de l'historien romain à Anvers à partir de 1574), que les Italiens Beroaldo, Alciato ou Ammirato, il apparaît que ce processus de diffusion, malgré son caractère général, ne suivit pas le même rythme partout en Europe et n'adopta pas le même cheminement. Un décalage chronologique est sensible en ce qui concerne les premières traductions dans les différentes langues vernaculaires, qui furent produites à des époques très variées[1]. Ainsi, en Espagne, c'est en 1613 seulement que fut publiée la première traduction des Annales (la première édition en latin étant celle de Juan Alfonso de Lancina, en 1687), ce qui ne signifie pas, comme l'a bien montré Beatriz Antón Martínez[2], que l'Espagne ait vécu auparavant dans l'ignorance des œuvres de Tacite mais témoigne d'un mode d'appropriation différent, par des circuits et des médiations propres. On peut s'interroger non seulement sur les origines mais aussi sur l'évolution de la lecture de Tacite dans toute l'Europe, sur la durée et les fluctuations d'un intérêt qui a pu être variable. Plusieurs études enregistrent en effet une certaine lassitude ou un déclin de l'admiration pour l'œuvre de Tacite dans la seconde moitié du XVIIe siècle et même dès les années 1620 en France[3], tandis que l'on signale d'autre part la vigueur du débat qui, dans l'Angleterre de la seconde moitié du XVIIe siècle par exemple, porte sur la valeur de l'œuvre de l'historien et même sur la pertinence de ses analyses et de ses déductions[4]. Enfin, sur l'appréciation que les penseurs des Lumières firent de Tacite - on sait que l'intérêt pour son œuvre demeure vivace au XVIIIe siècle grâce au labeur des encyclopédistes et des philosophes, et que Giambattista Vico par exemple a fait l'éloge de sa lucidité[5] -, nous disposons aussi d'études récentes qui ont permis de formuler d'audacieuses théories sur la portée et l'impact de l'esprit critique développé dans l'historiographie jusqu'aux Lumières[6]. Les connaissances sur la pénétration de Tacite, sur l'utilisation de sa méthode historiographique, sur le développement et les nuances du « tacitisme » politique, ou encore sur l'imitation du style de Tacite dans les œuvres historiographiques, qui reposent sur des travaux éminents et nombreux, ont été affinées et renouvelées ces dernières années grâce à de nouvelles recherches, qui ont permis aussi d'étendre le champ littéraire dans lequel est perceptible une influence de Tacite - plusieurs études achevées ou en cours portent sur le tacitisme dans l'œuvre théâtrale des grands dramaturges européens. Il nous a semblé opportun de donner à cette mise à jour des connaissances une plus grande ampleur grâce à un programme de recherche international au sein duquel les spécialistes de plusieurs disciplines et de différents domaines culturels européens pourront croiser leurs méthodes et confronter leurs découvertes récentes. Ce travail commun sera mené en deux colloques organisés respectivement à Reims (Université de Champagne) les 20 et 21 mars 2014 et à Caen (Université de Normandie) les 2 et 3 octobre 2014. [1] Voir la thèse de S. Martínez Bermejo, Tácito leido. Prácticas lectoras y fundamentos intelectuales de la recepción de Tácito en la Edad moderna, Universidad Autónoma de Madrid, 2009 (publiée en anglais sous le titre : Translating Tacitus : the reception of Tacitus'works in the vernacular languages of Europe, 16th-17th, 2010). [2] Beatriz Antón Martínez, El Tacitismo en el siglo XVII en España. El proceso de receptio, Universidad de Valladolid, 1992. [3] Voir Béatrice Guion, Du bon usage de l'histoire. Histoire, morale et politique à l'âge classique, Paris, Honoré Champion, 2008. [4] Parmi les travaux récents sur cette question, nous pensons par exemple à Charles Edouard Levillain, « Les simulacres de la liberté ? Le rôle du tacitisme dans les débats politiques de la fin du XVIIe siècle (1696-1699) », Bulletin de la Société d'Etudes anglo-américaines des XVIIe et XVIIIe siècles, année 2005, vol. 60, n° 1, p. 143-154. [5] « Jusqu'alors Vico avait admiré deux seuls auteurs par-dessus tous les autres, à savoir Platon et Tacite. Tacite avec un esprit métaphysique incomparable, contemple l'homme tel qu'il est ; Platon tel qu'il doit être », Vie de Giambattista Vico écrite par lui-même, Paris, Éditions Allia, 2004, p. 70. [6] Voir Jacob Soll, Publishing The Prince. History, reading and the Birth of Political Criticism, Ann Arbor, The University of Michigan Press, 2005.

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